Caillois, PIERRES
Dans la calcédoine, elle est ramassée en une seule poche ; l'espace au-dessus d'elle est si haut et si vaste qu'on dirait le ciel recouvrant quelque étang ensorcelé. Les remous du liquide ajoutent en filigrane ce lac sonore et indistinct, rapetissé jusqu'à tenir à l'intérieur d'une pierre, comme le mystère d'un payage spectral, brumeux, pourtant plus réel et plus lourd que les paysages évasifs que l'imagination, au premier appel, se hâte de projeter dans les dessins des agates.
Sur celle-ci, circulaire et bombée, les gros flocons jaunes d'un ciel de neige pressent vers le centre une fenêtre irrégulière d'améthyste, dont les prismes soudés dessinent une verrière aux minuscules éléments hexagonaux. Ceux du centre sont presque incolores et paraissent n'exister que comme une ouverture seconde pratiquée dans le vitrail plein. Quand on incline la géode, la ligne sombre de l'eau monte et descend derrière la baie et c'est comme une lente paupière; ou la nuit qui tombe ou qui s'élève telle une respiration de lave aux cratères des volcans; ou, perceptible par ce hublot seul, le flux et le jusant inexplicables d'une mer immense et seule, sans lune ni rivages.
Le bleu d'orage d'une calcédoine nocturne emplit une autre fois la surface de la pierre. Sur le bord, des taches de pourpre ou de vermillon s'élargissent autour de voiles livides tranchés net par le polissage. Leur traîne oblique disparaît vite dans l'épaisseur du minéral, comme guenilles prises par la glace. Tout en bas, des strates laiteuses, plus claires ou plus foncées, dessinent autant d'horizons étagés ou les reflets d'un astre invisible sur l'avancée des vagues parallèles. Au-dessus, d'énormes nuées frémissent de mille menaces obscures et d'une plus explicite: en guise d'ultime semonce, un météore consumé en plein ciel par sa propre chute fait un accтос tragique aux ténèbres.
Les deux faces de l'agate sont également polies et du même bleu nocturne. Elles offrent un miroir identique, chargé de présages et d'invectives. Entre elles, qui semble en garantir la terrible promesse, l'eau cachée des origines dont on voit l'ombre se déplacer et dont l'oreille entend le clapotis. Je crois que nul ne reste insensible à l'émotion qu'engendre pareille présence. Ce vase le plus clos jamais ne fut ouvert. Il ne fut même pas soudé à sa naissance, comme ampoule de verre. Un vide s'y creusa de lui-même au cœur de la masse. Nul ni nulle force n'y fit pénétrer le fluide incorruptible qu'il contient et qui, depuis lors, demeure impuissant à s'en échapper comme à s'y dessécher.
Le vivant qui le regarde comprend qu'il n'est, pour sa part, ni si durable ni si ferme. Ni si agile ni si pur. Il se connaît sans joie à l'extrémité d'un autre empire, et soudain si étranger à l'univers: un intrus hébété. Je ne devine que trop, par obsession personnelle, quelles méditations, du moins quelles rêveries vagues, un passager du monde peut commencer de dévider à partir de ces cailloux hantés d'une liqueur, un peu d'eau géologique restée prisonnière dans la poche transparente d'une pierre hermétique.