Crébillon : lettres de la duchesse de *** au duc de ***, ou le récit du nonn.
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Nier qu'Il fût, qu'Il pût être ... l'objet
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Récit du nonn : le non du Nom
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Nom secret : ne le prononcer, ni le voir
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Le nonn : l'autre ambiguïté de l'être
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LETTRE XX
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comptage : Je : 71, Vous : 103, Amour : 7
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Je ne suis point du tout étonnée que vous le soyez, vous, de tout ce que je vous ai mandé de Madame de L. V. et de votre ami. Sa façon de vivre avec lui, surtout dans les termes où ils en sont l'un et l'autre, est, en effet, une chose si rare que quand vous feriez même pis que de douter de tout ce que je vous ai dit, je vous le pardonnerais encore. À l'égard des raisons qu'elle a pour cacher si peu ses sentiments, si je ne vous les dis pas, ce n'est point dans l'intention de vous en faire mystère; mais parce que pour vous les déduire, j'aurais besoin d'entrer dans une multitude de détails qui, en coûtant beaucoup à ma paresse, ne pourraient que médiocrement vous intéresser. S'il arrivait pourtant que vous les crussiez dignes de votre curiosité, M. de Cercey, qui les possède encore mieux que moi, et qui ne craint pas tant d'écrire, se fera selon toute apparence, un plaisir de la satisfaire. À propos de lui, je suis encore on ne peut pas plus surprise qu'il ait eu la force de vous cacher ses engagements avec Madame de L. V. Il est vrai qu'elle en avait exigé secret le plus profond; mais il n'en est pas, malgré cela, moins extraordinaire, non seulement qu'il l'ait si rigoureusement gardé avec vous, mais qu'il ait su vous déguiser sa marche assez bien pour que ç'ait été de moi que vous l'ayez cru amoureux.
*Le Duc refait, par plus fin que lui, et surtout par plus amoureux que lui : l’amour a donné au Comte un talent que le Duc n’a pas : avancer masquer. La duchesse insiste sur le tour de force extraordinaire du couple, couple mythique. Elle revient à la fin de la lettre sur l’ « étourderie » du Duc, à mettre directement en face de la discrétion du Comte.*
J'avoue que pour me convaincre de sa régularité à cet égard, il ne me fallait pas moins que cet incident. Vous êtes, si je ne me trompe, plus piqué contre lui du mystère qu'il vous a fait, que reconnaissant de ce que vous êtes encore le seul à qui il ait parlé; et si cela est, vous ne savez pas aussi bien que je le croyais, ce qu'on doit à sa parole, lors même que ce n'est qu'à une femme qu'on l'a donnée. A présent que vous n'avez plus à vous appuyer de l'exemple que, dans vos idées, je recevais de Madame de L. V., je voudrais bien savoir ce qu'à sa place, vous croirez capable de m'amener à l'amour. Il faut en convenir; vous venez de faire une perte qu'entre nous, je crois que vous réparerez bien difficilement. Tout mal fondé qu'était votre espoir, il vous amusait du moins; et, je vous le répète, dans votre position, il pouvait vous arriver peu de choses aussi cruelles, que de le voir s'évanouir.
*elle s’amuse de lui, au moment même où elle ne sait rien mieux qu’elle s’est elle-même amener à l’amour*
Pour vous en consoler, si, cependant, cela se peut [raillerie bis], je vous apprends que nous n'aurons pas ici les deux hommes que je craignais, et de qui, par je ne sais quelle raison, vous-même y regardiez le séjour à peu près comme un malheur.
*Jalousie, sans doute, qu’elle fait mine d’ignorer : à la limite de la coquetterie. Il lui plait d’autant plus de le mettre sur le gril qu’elle n’ignore pas la différence entre l’amour vrai, qui la ‘mine’, et le goût seul qu’elle lui reconnaît : elle lui fait payer son calvaire d’être (amoureuse).*
C'était ce qu'on appelle un arrangement: Mesdames de L. F... et de M... avaient formé le projet de venir passer quelques jours avec nous; ils devaient, eux, comme c'est l'usage, les y précéder de vingt-quatre heures, pour ne rien marquer. Hélas! ils étaient tout près de leur départ, lorsque je ne sais quel événement imprévu retient Madame de L. F...; et que l'autre est de semaine contre son espérance. Tous ces gens-là, et vos courriers de moins, me soulagent plus que je ne pourrais vous le dire. Les hommes se sont excusés comme ils ont pu: nous avons d'autant plus aisément reçu tout ce qu'ils ont voulu nous dire sur cela, que c'était avec plus de chagrin que nous les attendions. Comme ces Messieurs sont sujets à changer de direction, je me plais à croire que celle qui les attirait vers nous, n'existant plus dans quelques jours, nous en serons tout à fait débarrassées. Je fais, ainsi que vous savez, assez peu de cas de l'inconstance; mais si la leur peut nous procurer ce bien, je conviendrai, pour la première fois de ma vie, qu'elle peut par-ci par-là, être bonne à quelque chose. Il fallait quand j'y pense, que pour former cette partie, ils ne sussent positivement où aller; car je sais que Madame de L. V. et sa maison ne les amusent point t du tout. J'ai dans la tête (mais peut-être que je me flatte) que je pourrais bien aussi entrer pour quelque chose dans leur changement de projet. Sans compter la haine cordiale dont m'honorent Messieurs Dar... et de D..., Madame de Ma... ne saurait me souffrir, parce que je suis, dit-elle, la plus grande bégueule qu'elle connaisse: c'est une injure que je suis bien fâchée de ne pouvoir pas lui rendre. Je crois bien que vous pensez de moi comme elle en parle;
*C’est en fait là qu’elle voulait en venir : après le couple idéal, L.V. & Cercey, les couples ridicules. Or la Duchesse les rapproche du Duc, après l’avoir mis à distance des premiers au début de la lettre.*
et que toute la différence que sur ce point, il y a entre elle et vous, c'est que vous ne l'osez pas dire si haut. Je vous trouve avec moi, depuis quelque temps, un certain aigre-doux qui me prouve combien intérieurement vous me voulez de mal, et tout ce qu'il vous en coûte pour me le dissimuler. Enfin, vous ne pouvez pas supporter que je fasse des réflexions; et dans le fond, vous n'avez pas tant de tort; car il est certain qu'eussé-je pour vous le penchant, même le plus décidé, elles y nuiraient beaucoup. Je ne dis point qu'elles l'anéantissent; je ne serais, peut-être, pas assez heureuse pour cela; mais, du moins, elles me le feraient combattre si longtemps que, quelque vivement que vous désirassiez la victoire, vous pourriez vous lasser de l'attendre, et de la poursuivre. Vous avez, au reste, dans vos succès passés, de quoi vous rassurer sur les rigueurs que je vous promets: moi-même, à vous parler naturellement, je ne me réponds pas de vous en accabler toujours; et c'est, peut-être, ce qu'il y a de plus fâcheux pour vous. Si je comptais plus sur ma vertu, vous me vaincriez bien plus sûrement: mais comme pour n'avoir pas encore eu de faiblesse, je n'ai point la vanité de m'en croire exempte, toutes les précautions que je n'imaginerai pas avoir à prendre contre vous, je les prendrai contre moi, et même, le plus gratuitement du monde. La persuasion où je suis, et que vous ne me ferez jamais perdre, que les hommes ne peuvent, même le voulussent-ils, être capables du sentiment de l’amour tel que je le conçois, me servira contre vous, plus que vous ne le pensez ;
*presque un soliloque : la Duchesse parle à son miroir : elle se donne des raisons objectives de remporter la lutte, tout en admettant intérieurement une faiblesse telle que, à la fin de la lettre , elle oppose un refus aussi catégorique qu’angoissé à la visite du Duc. Ce soliloque est encore, en lui-même, un aveu.*
et dussiez-vous trouver cela fort rigoureux je n'ai pas encore fait d'exception en votre faveur, même malgré tout ce que M. de Cercey se tue de me dire d'avantageux de votre façon de penser. Il pousse même les choses jusques à vouloir que je vous tienne compte de vos étourderies. Étourderies! vous êtes bien surpris, sans doute, qu'on puisse avoir à vous en reprocher; il n'en est pas moins vrai qu'il vous en est échappé une qui, si du côté de l'amour, vous m'intéressiez davantage, pourrait vous nuire considérablement.
*Un potentiel, certes, mais l’envisager est significatif. Potentiel assorti de ce qui peut être perçu comme un danger pour le Duc. En réalité, la duchesse corrige intérieurement : si du coté de l’amour vous m’intéressiez moins, cela aurait pu vous nuire…*
Il est vrai qu'il est mon ami, et même assez pour que vous l'ayez cru quelque chose de plus; que vous savez, et combien je l'estime, et à quel point je compte sur lui: mais, savez-vous si, en cas que vous m'inspirassiez quelque chose de tendre, je voudrais, tout mon ami qu'il est, qu'il sût ce qui vis-à-vis de moi-même, m'humilierait tant? Cela, peut-être, vous paraît dur; et vous avez tort: ce serait du sentiment, et non de l'objet qu'il aurait, que je serais humiliée; c'était tout ce que je voulais dire. Pour revenir à M. de Cercey, vous vous êtes conduit avec lui si imprudemment, que vous n'avez cru pouvoir mieux vous justifier à mes yeux, de ce ton qu'il avait à vous reprocher, qu'en lui avouant qu'il ne le devait qu'à votre tendresse pour moi, et à l'idée où vous étiez, que je ne l' [le compte] intéressais pas moins que vous-même. Il est vrai qu'il avait même avant que vous lui ouvrissiez votre cœur, les preuves les plus fortes que je suis l'heureuse mortelle à qui vous l'avez consacré; mais comme vous ignoriez qu'il en fût instruit, la confidence que vous lui en avez faite n'en est pas moins une étourderie de votre part, et qui montre, ce me semble, un furieux besoin de parler. Avec lui cela ne tire pas à conséquence;
*chaque phrase renforce l’écart entre le preux chevalier (le Comte) et le satyre (le Duc)*
et je suis très sûre qu'il vous gardera le secret le plus profond: mais que voulez-vous que je pense de vous qui, à peine vous croyez amoureux de moi, qu'il vous faut quelqu'un à qui le dire? Ne serais-je pas, si je le voulais, en droit de présumer qu'avec si peu de discrétion sur vos propres sentiments, vous en auriez moins encore pour les miens? Votre intention était-elle qu'il me parlât en votre faveur? Je vous avais écrit qu'il en était ridicule: était-ce pour qu'il ne tarît pas sur vos louanges? Eh bien! il le fait; mais je n'ose vous dire (car je crains que cela ne soit malhonnête) combien tout ce qu'il me dit, quelque véhémence qu'il y mette, a peu de force vis-à-vis de ce que je me dis moi-même :
*la phrase peut être lue à l’envers : les « arguments » de la duchesse en faveur du Duc sont d’une toute autre force que ceux du Comte*
c'est encore une cruauté qui m'échappe, je sais bien; mais aussi pourquoi vous mettez-vous si souvent dans le cas d'en essuyer? Vous savez bien que c'est moins ma faute que la vôtre.
*Il n’est pas certain qu’elle ne soit pas plus sensible à ses propres « cruautés » que ne l’est le Duc…*
À propos de cruauté, M. de Cercey vient d'être cause que vous en allez trouver ci-dessous, une de plus, de ma part. Il voulait que je vous permisse de venir ici; moi je le lui ai refusé tout net; et, pour qu'il ne manque rien à cette rigueur, je vous défends de vous y offrir à mes yeux, sous quelque prétexte que ce soit, que je ne vous le permette. Ce n'est pas là, sans doute, le moyen de me remettre bien avec vous; mais, dussé-je en encourir votre haine, je n'y veux affirmativement point vous voir. À l'égard des raisons sur lesquelles porte cette volonté, ce n'est pas à vous à me les demander: je crois en avoir; mais que cela soit ou non, votre rôle dans cette occasion, ainsi que dans toutes celles qui pourront se présenter, est de m'obéir sans examen; tout ce que je puis pour vous, est de vous permettre le murmure; encore faut-il que ce soit tout à fait entre vos dents: entendez-vous? Voyez si je ne suis pas instruite de mes droits; et quelle dureté d'empire je vous laisse à craindre. En vérité! plaisanterie à part, cela devrait bien vous dégoûter de m'aimer!
*Cette fin de lettre est pratiquement un aveux, qui ne devrait pas échapper à l'affût du Duc. Le finish sur aimer n’est pas … une plaisanterie ! les droits que la duchesse revendique sur le Duc ne peuvent en toute logique n’avoir qu’une seule contrepartie…*