LETTRE XIII
Quoi que vous puissiez m'en dire, Monsieur, il n'y avait rien ni à quoi je fusse moins préparée, ni à quoi je dusse moins l'être, qu'à l'aveu que vous me faites. J'imaginais même si peu que je fusse cet objet qui avec tant de mystère, occupe depuis quelque temps votre imagination, que sans mille choses qui me désignent dans votre Lettre, au point qu'il ne m'était pas possible de m'y méprendre, je n'aurais jamais cru qu'elle pût m'être destinée.
*déni hyperbolique*
Sans vous détailler ici tous les motifs que je pouvais en avoir, la façon dont vous avez vécu jusques ici, ne suffisait-elle pas pour me faire penser que ce ne pouvait pas être moi que vous eussiez crue digne de remplacer dans votre cœur Madame de Vo…, lorsque, surtout, il y avait tant d'apparence que vous teniez à Madame du Br... quelque compte de ce qu'elle faisait pour vous? Vous avez, si je puis vous le dire, quelquefois témoigné que les femmes qu'aujourd'hui l'on appelle plus que philosophes , ont tout naturellement des droits sur vous: et, si je ne pouvais vous soupçonner d'ignorer à quel point celle-là mérite un si beau titre, ce n'en était pas plus pour moi une raison de croire qu'auprès d'elle le mépris vous sauvât du désir; et que même ce n'en fût pas une de plus, pour qu'elle vous en inspirât.
*Crochet du gauche et knockout… noter la complexité syntaxique : ce n'en était pas plus pour moi une raison de croire … que même ce n'en fût pas une [raison] de plus, pour qu'elle vous en [désir] inspirât.
Perfection stylistique et syntaxe labyrinthique au service de la violence de l'attaque : les coups tombent crescendo jusqu'au dernier, estocade en gants blancs.
Tout duc qu'il est, l'amant se voit dûment rappelé à l'ordre par un pair.*
Je ne puis, ce me semble, vous dire mieux combien j'étais loin d'imaginer que ce fût à moi que vous voulussiez bien penser; et si vous voulez bien prendre la peine de relire ma dernière lettre, ce que je vous y dis sur l'objet de votre nouvelle passion, le ridicule que je jette sur votre timidité, la peine que j'ai à croire qu'elle soit placée, tout, enfin, vous y prouve assez que je ne vous en impose pas, quand je vous en assure; mais la plus forte des preuves que je puisse vous en donner, et qui, si vous me connaissiez mieux, serait pour vous du plus grand poids, est la façon dont, depuis mon séjour ici, je vis avec vous: si j'eusse imaginé ce qui m'arrive aujourd'hui, il s'en serait fallu beaucoup que j'eusse eu en vous, tant de confiance. Je croyais pouvoir, sans risque, en accorder à l'ami; mais, ou vous ne l'auriez jamais vue naître, ou vous l'auriez bientôt vue tomber, si j'eusse eu le plus léger sujet de craindre que ce fût à l'amant que je parlais avec tant d'ouverture de cœur. S'il est possible, qu'en vous examinant de plus près, j'eusse, malgré votre silence, découvert, ce qu'à vous en croire, vous sentez pour moi depuis longtemps, il ne me le paraît pas moins que je ne m'en fusse jamais doutée. Il me semble qu'on ne devine guère que les sentiments qu'on désirait de faire naître: et, soit dit sans vous offenser, je n' n'avais pas de vous plaire, le plus léger projet. Je crois, de plus, pouvoir dire de moi, sans qu'on ait lieu de m'accuser de me vanter trop, ou de me connaître mal, qu'il y a peu de femmes plus indifférentes sur l'effet de leurs charmes, que je le suis sur l'effet des miens, ou qui puissent moins présumer de leur puissance:
*Belle affirmation assez contredite par les lettres XLVII et XLVIII*
et, en partant de la, vous ne devez pas avoir de peine à concevoir, ou que l'on peut m'aimer fort longtemps, sans que je m'en aperçoive, ou que je puis m'en apercevoir, sans m'en croire pour cela, plus obligée à la reconnaissance. Je me rends, d'ailleurs, assez de justice pour convenir que la la crainte de m'y donner quelque ridicule, me rend, dans la société, d'une circonspection, même d'une réserve qui ne peut que répandre dans mes manières beaucoup de froideur, et dans mon esprit une fort rebutante sécheresse; qu'enfin, il n'y a que quelques amis particuliers, et avec qui je suis sûre de ne point courir le risque d'une déclaration, qui puissent trouver dans mon commerce, quelque sorte d'agrément. Moins, dans les premiers temps de notre liaison, je vous avais inscrit sur cette liste, moins je devais imaginer que le malheur de vous avoir trop plu, me fût arrivé. Vous passiez pour homme à la mode; et c'en était assez pour que je me fusse fait une loi d'outrer toujours avec vous la sévérité. Je n'ignore pas que les hommes se font de tout auprès de nous, des sujets d'espérer; que le moins présomptueux de tous, n'est point encore, à cet égard, aussi modeste qu'il devrait l'être; et que le ridicule de croire trop aisément qu'elle a de quoi faire de tendres impressions, est beaucoup moins à redouter pour une femme, que la certitude qu'on ne saurait la trouver aimable, ne l'expose.
[lire: une femme trop sûre de ne pas être aimable s'expose à des attaques d'autant plus dangereuses que non anticipées, au contraire de la coquette qui, toujours persuadée d'être recherchée, est parée à tout.]
Ces maximes ont toujours été les miennes; et vous sentez aisément qu'avec votre réputation, vous deviez moins que personne, me les faire oublier. Aussi, ne pourrais-je que difficilement vous exprimer à quel point vous me surprîtes, lorsqu'après m'avoir plusieurs fois rencontrée, vous me parlâtes du désir que vous aviez de ne devoir pas toujours ce bonheur au hasard. Ce que je parus craindre quand vous me le marquâtes, ce fut qu'une maison aussi sérieuse que la mienne, ne pût convenir à un homme livré à une aussi grande dissipation, que vous l'étiez. Mais, si ce désir de votre part, me surprit, il me fâcha peut-être plus encore. Si, à certains égards, je n'y voyais rien de dangereux pour moi, je craignais, du moins, les propos que votre admission dans ma société, pouvait faire tenir. Comme je vous connaissais beaucoup d'esprit, et d'usage du monde, je me flattai que vous entendríez ce qu'en m'obstinant à vous paraître si convaincue que vous ne pouviez que vous ennuyer chez moi, je voulais vous faire comprendre; et que même, vous le regarderiez comme un refus que, par toutes sortes de raisons, je ne pouvais pas vous faire d'une façon plus marquée. Je ne comptais, cependant, pas tant sur cela, que je ne crusse devoir, et communiquer votre demande à M. de Cercey, et lui témoigner en même temps, à quel point il m'obligerait de vous détourner, s'il se pouvait, du projet que vous aviez formé.
*une nouvelle ligne maginot est mise en place, c'est assez dire si la menace est perçue comme plus sérieuse que jamais. *
Vous sentez aisément que M. de Cercey que j'ai, pourtant, de fortes raisons de ne pas croire votre confident, mais qui est trop votre ami pour ne point tâcher de faire réussir tout ce qu'il vous plaît d'entreprendre, me blâma, tout à la fois, de mes craintes, et de ma réponse; et qu'il m'assura fort que si, comme tous les hommes de votre rang, vous aviez eu le ridicule de la liste, il y avait déjà longtemps que vous étiez revenu d'un travers qui n'était, en aucune façon, fait pour un caractère aussi solide, et pour un esprit aussi sensé que le vôtre. Je le crus enfin, parce que j'avais moi-même trouvé souvent en vous, de quoi m'étonner que le faux air et la frivolité pussent être pour vous de quelque prix:
*Aveu d'admiration. La duchesse oppose fond et forme : les ‘étourderies’ (dixit Cercey) du duc ne peuvent -encore- lui valoir l'enfer définitif, au yeux de la duchesse. Simplement parce qu' elle n'est pas encore assez convaincue des sentiments de son amant pour pouvoir décemment lui en vouloir sérieusement de ses aventures avec des ‘philosophes’.*
mais, quelque persuadée qu'il me laissât de votre changement à cet égard, il ne m'en avait pas plus disposée à vous recevoir chez moi; ce ne fut donc, je ne vous le cache pas, qu'avec un chagrin assez vif, que le lendemain même de cette conversation, je vis M. de... qui m'avait déjà, et plus d'une fois parlé de vous avec les plus grands éloges, saisir l'occasion qui nous rassemblait tous chez Madame de G... pour me dire, en vous présentant à moi, avec la plus grande cérémonie, qu'il désirerait ardemment de vous voir autant de mes amis, que vous étiez déjà des siens. La nécessité que, par cette démarche, il m'imposait de vous recevoir, me déplut; et quoique la politesse me forçât, autant que ce que je lui dois, de déguiser ce mouvement; si, comme vous me l'assurez, j'avais dès ce temps-là l'honneur de vous plaire, vous ne dûtes assurément pas être content de la façon dont je vous reçus: loin d'avoir de quoi donner des espérances à l'amour, elle ne pouvait que décourager l'amitié même la moins délicate. Je ne sais quelle impression vous en reçûtes; mais au peu d'attention que vous parûtes y faire, ou elle ne prenait pas beaucoup sur vous, ou vous vous en consoliez par l'idée que je commandais à mes yeux, de ne pas déceler ce qui se passait dans mon cœur.
*La singulière résistance de la duchesse n'a effectivement pu que mettre en alerte son amant (prétendu). Comme malgré elle, plus le génie systématique de là duchesse déploie les hypothèses, plus elle accuse son amant, plus elle fait en creux le parfait portrait de la vertu sur la défensive après qu’eros l'eut touchée, qui a juste ce qu'il faut d’outré pour la trahir et rendre la traque superficiellement plus ardue, en réalité plus certaine.*
Dans l'un ou l'autre de ces cas, pour que la froideur que je vous montrais, vous laissât tant de liberté d'esprit, il fallait que vous ne m'aimassiez pas dès lors autant que vous me le dites, ou que vous ne m'aimassiez point du tout. Le sentiment ne saurait permettre, ce me semble, ou tant de présomption [vous vous consoliez par l'idée que je commandais à mes yeux, de ne pas déceler ce qui se passait dans mon cœur] , ou une si grande tranquillité, ou tant de dissimulation; et je ne crois pas, quelque contrainte qu'il veuille s'imposer, qu'il lui soit possible de renfermer ce qui le flatte, ou le désespère au point que le supplice, ou l'enchantement de l'âme laisse sur le visage l'air le plus paisible, ou le plus indifférent.
*A nouveau le brio du style et l'extrême délicatesse du fond ne laissent guère planer le doute sur l'authenticité de ce qui ressortit bien davantage d'un frais témoignage que de l'essai dissertant. C'est aussi encore l'exact représentation de l'asymétrie h/f , de la proie et du prédateur, dont Chester dans Les heureux orphelins est le parangon, qu'elle dévoile en quelques lignes dans une sorte d'introspection hypnotique.*
Sans chercher plus longtemps à approfondir une chose qui vaut si peu la peine de l'être, que je ne fusse encore rien pour vous, qu'il vous parût déjà que je vous avais touché, c'est ce qui devrait nous être d'autant plus égal, que l'un ne me semble pas plus être pour vous, un sujet d'espérer, que je ne trouve l'autre, une raison pour moi, de vous croire; ou, si vous l'aimez mieux, de payer vos sentiments de la sorte de reconnaissance que vous vous flattez qui leur est due, et que vous en espérez, sans doute, malgré tout le désintéressement dont vous vous parez,
*La présomption du duc semble ici malmenée : la duchesse rappelle au duc, le proposant, la liberté de l'attaquée, qui, puisqu'elle dispose, renverse le rapport de force. Et effectivement, c'est bien parce justement elle est déjà touchée que leur relation existe (en particulier l'échange épistolaire, qu'elle autorise, que l'on sait représenter un demi aveux), et non par les prétentions du duc.*
et qui, tout bien joué qu'il est, ne m'attrape point: mais vous ne le croyez pas, peut-être? Nous verrons donc.
*Une acceptation in fine de la partie de chasse, qui sans être un aveu, contredit la défense agressive mise en place et présentée dans le reste de la lettre.*

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