Saturday, 25 January 2025

FRC: L/Valéry-Genette

 Il y a donc chez Valéry une idée de la littérature qui est, elle aussi, à la fois très moderne et très ancienne, et qui le rapproche non seulement du formalisme contemporain (celui de la Nouvelle Critique américaine et plus encore, un l'a vu, celui de l'école russe des années vingt, dont le maitre mot pourrait être cette phrase de Tel Quel: « Les belles œuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles¹», ou cette autre, de Variété : « Ce qu'ils appellent le fond n'est qu'une forme impure»), mais aussi des recherches actuelles du structuralisme. On sait qu'il a dénoncé lui-même, et non sans ironie, son parti pris structuraliste en écrivant : « Il y eut un temps où je voyais. Je voyais ou voulais voir les figures de relations entre les choses, et non les choses. Les choses me faisaient sourire de pitié. Ceux qui s'y arrêtaient ne m' étaient que des idolâtres. Je savais que l'essentiel était figure». On lui reprochait, comme aujourd'hui à Lévi-Strauss en anthropologie, de vouloir mathématiser la littérature, et l'on ne peut manquer de percevoir quelque analogie entre la méthode qu'il prête à Edgar Poe et celle des Structures élémentaires de la parenté. Il propose d'appeler - hypothétiquement - poésie pure une œuvre-limite « où la transformation des pensées les unes dans les autres paraîtrait plus importante que toute pensée, où le jeu des figures contiendrait la réalité du sujet ¹» (ce qui peut encore passer pour une anticipation en 1927 de certaines tendances de la littérature actuelle), et confesse que « la Littérature ne (l') intéresse profondément que dans la mesure où elle exerce l'esprit à certaines transformations, celles dans lesquelles les propriétés excitantes du langage jouent un rôle capital». Les recherches modernes sur les figures de transformations à l'œuvre dans le mythe, le conte populaire, les formes générales du récit, sont évidemment dans le droit fil du programme valéryen. «Cette grande Histoire anonyme de la Littérature, cette  Histoire de l'esprit en tant qu'il produit ou consomme de la littérature », qu'il prévoyait en ouvrant son cours de Poétique, cette histoire reste à faire, et peu de tâches, en ce domaine, paraissent mieux répondre aux besoins et aux moyens actuels de notre intelligence critique. Dans l'ordre de la recherche comme dans l'ordre de la création, l'heure est peut-être à cette exploration, souhaitée par Valéry, « de tout ce domaine de la sensibilité qui est gouverné par le langage. Cette exploration, ajoutait-il, peut être faite à tâtons. C'est ainsi qu'elle est généralement pratiquée. Mais il n'est pas impossible qu'elle soit un jour systématiquement conduite ».

[Figures I,  La littérature comme telle. Gérard Genette]

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