Ma conception de ce qu’est l’anglais, au fond, inscrite dans la formule « l’anglais n’existe pas mais il insiste » est tirée du concept de minoration d’une langue chez Deleuze. Pourquoi est-ce que je dis que l’anglais n’existe pas ? Parce que l’anglais que nous enseignons, l’anglais standard, est un dialecte parlé par dix pour cent des anglophones de par le monde et qui en fait existe principalement dans les grammaires, dans les institutions chargées de le diffuser, par exemple le British Council et les universités, et ce qui existe réellement c’est un foisonnement de dialectes. Quand je passe la Manche, j’entends des anglais que j’ai souvent bien du mal à comprendre et qui n’ont phonétiquement rien à voir avec l’anglais standard, et grammaticalement pas grand-chose non plus—par exemple j’ai beaucoup de mal à comprendre l’anglais de mon neveu de quarante ans, et qui parle l’anglais de sa génération, une langue qui change à une vitesse folle. Donc l’anglais standard n’existe pas et il « insiste » dans la mesure où il est grammatisé par des grammaires, des institutions, etc… Ça, ça décrit en fait un anglais standard, majeur, qui est sans cesse minoré par des tas de dialectes en état de séparation virtuelle, avec des phénomènes centripètes puisque l’anglais standard est diffusé dans les écoles, les médias, etc, et des phénomènes centrifuges puisque l’on a des dialectes en état de séparation. Je me suis intéressé récemment à ce roman génial d’un auteur caribéen, Samuel Selvon, The Lonely Londoners, écrit en 1956. Il raconte l’arrivée à Londres de la première génération d’émigrés antillais dans une ville peu accueillante – c’est l’époque où on voyait sur les bed and breakfast « No dogs or blacks ». En même temps, il s’agissait de gens qui avaient la nationalité anglaise, qui avaient le droit de vote. Pour écrire ce roman avec une multitude de personnages, Selvon, qui était journaliste et qui parlait un anglais standard avait commencé à écrire dans cette langue ; et puis il l’a finalement écrit dans une langue qui mélange anglais standard, créole antillais et de New English, c’est-à-dire l’anglais des Caraïbes. Sa langue a une vigueur et une force tout à fait extraordinaires.
J-J Lecercle, https://journals.openedition.org/erea/5876
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