Athena guide l'accostage compliqué d'Odysseus sur le rivage des Phéaciens. En terme moderne on aurait sans doute le réflexe d'éliminer Athena et de parler d'intuition ou de 'sixième sens'. En quoi est-ce que ce remplacement ne résout logiquement aucunement le problème ? Savons nous mieux aujourd'hui qu'hier comment nous prenons des décisions ?
C'est une question passionnante qui touche à la fois à la philologie, à la philosophie de l'esprit et aux neurosciences cognitives.
Remplacer Athéna par l'intuition semble être une modernisation logique, mais d'un point de vue épistémologique, c'est souvent un simple changement d'étiquette qui ne lève pas le mystère du mécanisme réel.
Voici pourquoi ce remplacement est logiquement incomplet et où nous en sommes aujourd'hui.
1. Le problème de la "Boîte Noire"
Dans l'Odyssée, Athéna intervient au moment précis où les capacités conscientes d'Ulysse sont épuisées. Face aux récifs de Phéacie, il est paralysé par le calcul rationnel. L'intervention divine symbolise une pensée qui vient d'ailleurs.
* L'illusion de l'explication : En disant "c'est l'intuition", on utilise un concept négatif : l'intuition est définie par ce qu'elle n'est pas (elle n'est pas délibérée, pas lente, pas consciente).
* La tautologie : Dire "Ulysse a survécu grâce à son intuition" revient souvent à dire "Ulysse a survécu grâce à une capacité de survie dont on ne connaît pas l'origine".
* Athéna vs Inconscient : Les Grecs extériorisaient cette force (le dieu), tandis que nous l'intériorisons (le cerveau). Mais dans les deux cas, le "Moi" conscient n'est pas l'auteur de la décision. Remplacer un dieu par un concept flou ne décrit pas le comment.
2. La théorie de "l'esprit bicaméral"
Pour comprendre pourquoi le remplacement est complexe, il faut citer la thèse (controversée mais stimulante) de Julian Jaynes. Il suggérait que les hommes de l'époque d'Homère ne possédaient pas de conscience de soi telle que nous la connaissons.
Selon cette vue, ce que nous appelons aujourd'hui "pensée" était perçu par les Anciens comme une hallucination auditive (la voix d'un dieu). Passer d'Athéna à l'intuition n'est pas qu'une traduction, c'est un changement radical de la structure du psychisme humain.
3. Savons-nous mieux aujourd'hui comment nous décidons ?
Oui et non. Nous avons cartographié les zones de la décision, mais le "saut" final reste mystérieux.
Ce que nous avons appris (Le Système 1 et 2)
Grâce aux travaux de Daniel Kahneman, nous savons que notre cerveau utilise deux systèmes :
* Système 1 (Athéna/Intuition) : Rapide, automatique, émotionnel, très efficace pour la survie immédiate (l'accostage d'Ulysse).
* Système 2 (La Raison) : Lent, logique, coûteux en énergie.
Ce qui reste un mystère : Le "Libre arbitre"
Même avec l'IRM, nous observons des neurones s'activer avant que le sujet ait conscience d'avoir pris une décision (expériences de Libet).
> Le paradoxe moderne : Si Athéna a été remplacée par des flux de dopamine et des activations du cortex préfrontal, nous sommes toujours, comme Ulysse, les spectateurs d'une décision qui semble se prendre "en nous" mais "sans nous".
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Conclusion
Remplacer Athéna par l'intuition ne résout rien logiquement, car l'intuition reste une "divinité laïque" : on l'invoque pour expliquer ce qu'on ne comprend pas dans nos propres processus mentaux. Nous avons remplacé la mythologie par la biologie, mais le sentiment de "pulsion soudaine" qui sauve Ulysse du naufrage reste une frontière de la conscience.
Souhaitez-vous que j'approfondisse les expériences de neurosciences qui montrent comment notre cerveau prend des décisions avant même que nous en soyons conscients ?
Approfondis les expériences de neurosciences qui montrent comment notre cerveau prend des décisions avant même que nous en soyons conscients
L'expérience la plus célèbre et la plus débattue dans ce domaine est celle de Benjamin Libet (1983), qui a posé les bases de ce qu'on appelle aujourd'hui la "neuroscience du libre arbitre".
Voici le détail de cette expérience et comment elle a été approfondie par les technologies modernes.
1. L'expérience de Libet : Le "Potentiel de préparation"
Libet demandait à des volontaires de bouger le doigt au moment où ils en ressentaient l'envie, tout en regardant une horloge très rapide pour noter le moment précis de leur "décision consciente". Pendant ce temps, il mesurait l'activité électrique de leur cerveau via un EEG.
* Le résultat : Libet a découvert qu'une activité électrique (appelée le potentiel de préparation) apparaissait dans le cerveau environ 350 à 500 millisecondes AVANT que le sujet ne ressente l'intention consciente de bouger.
* La conclusion choc : Le cerveau a déjà commencé à initier l'action alors que l'individu pense qu'il n'a pas encore pris sa décision. La "conscience" semble arriver après coup, comme un rapporteur qui commente un événement déjà lancé.
2. L'évolution avec l'IRMf (Soon et al., 2008)
En 2008, le chercheur John-Dylan Haynes a poussé l'expérience beaucoup plus loin en utilisant l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).
* Le protocole : Le sujet devait choisir d'appuyer sur un bouton avec sa main gauche ou sa main droite.
* Le résultat : En analysant l'activité du cortex préfrontal et pariétal, les chercheurs ont pu prédire quelle main le sujet allait utiliser jusqu'à 7, voire 10 secondes avant que le sujet n'en ait conscience.
* L'implication : Non seulement le cerveau prépare l'action, mais il semble "déterminer" le contenu du choix (gauche ou droite) bien avant que la personne n'ait l'impression de choisir.
3. Le rôle de l'inconscient prédictif
Ces découvertes suggèrent que notre cerveau est une "machine à prédire". Pour revenir à Ulysse, son cerveau analyse les vagues, le vent et les récifs à une vitesse phénoménale. Il traite des milliers de variables en parallèle.
Lorsqu'une solution optimale émerge (pousser sur la rame à gauche maintenant !), le cerveau lance l'exécution. Ce n'est qu'un instant plus tard que le signal arrive à la conscience. On a alors l'impression d'une "illumination" ou d'une voix divine (Athéna).
4. La nuance : Le "Veto" conscient
Libet lui-même n'était pas un fataliste. Il a observé qu'entre le moment où l'intention devient consciente et l'exécution du mouvement, il reste environ 100 à 200 millisecondes.
C'est là qu'interviendrait notre "libre arbitre" : non pas dans la capacité de générer l'action (qui est largement inconsciente), mais dans la capacité de l'inhiber (le "Free Won't" plutôt que le "Free Will"). Nous ne serions pas les auteurs de nos impulsions, mais nous serions les censeurs de nos actes.
5. Pourquoi cela ne résout pas le problème ?
Si nous suivons cette logique, l'intuition d'Ulysse est un calcul statistique inconscient. Mais cela pose un problème logique :
* Si tout est décidé par des neurones avant que "Je" ne s'en rende compte, qui est responsable ?
* L'expérience de Haynes montre que la décision est prédictible, mais elle ne dit pas pourquoi le cerveau choisit A plutôt que B dans un contexte complexe.
En fin de compte, que l'on dise "Athéna m'a parlé" ou "mon cortex préfrontal a activé mon système moteur 7 secondes avant ma conscience", nous décrivons le même phénomène : le sentiment d'être agi par une force qui nous dépasse, même si cette force est à l'intérieur de notre propre crâne.
Est-ce que cette vision du cerveau comme "pilote automatique" vous semble plus rassurante que l'idée d'une divinité qui guide nos pas ?
Y a-t-il des expériences comparables chez les animaux ?
Absolument, et ces expériences sont même cruciales, car chez les animaux, nous n'avons pas le "biais" du langage. Un animal ne peut pas nous dire : « J'ai eu l'impression de décider à tel moment ». On doit donc se baser uniquement sur l'activité neuronale et le comportement.
Voici ce que les neurosciences animales nous apprennent sur ce fameux "temps d'avance" du cerveau :
1. L'accumulation de preuves (Le modèle du "Seuil")
Chez les macaques, des chercheurs (comme Michael Shadlen) ont étudié comment un singe décide de regarder à gauche ou à droite en fonction de points mouvants sur un écran.
* Ce qu'on voit : Les neurones du cortex pariétal commencent à "grimper" en intensité dès que le singe voit les points.
* Le moment de la décision : La décision est prise par le cerveau au moment exact où l'activité neuronale franchit un seuil critique.
* Le parallèle avec Ulysse : Le cerveau du singe ne "réfléchit" pas consciemment ; il accumule des données sensorielles jusqu'à ce que la coupe déborde, déclenchant l'action. C'est un processus purement mécanique et statistique qui ressemble furieusement à ce que nous appelons "intuition".
2. Les rats et la "Métacognition" (Savoir qu'on ne sait pas)
On a longtemps cru que seule l'humain avait conscience de ses propres doutes. Des expériences ont montré que des rats, face à un choix difficile (un son dont on ne sait pas s'il est court ou long), peuvent choisir de décliner le test pour éviter une punition et attendre un test plus facile.
* Cela prouve que l'animal a un signal interne de confiance.
* Ce signal est pré-conscient : le cerveau du rat évalue la probabilité de réussite avant même de s'engager. C'est l'équivalent biologique de "l'instinct" de survie.
3. La simulation mentale chez les rongeurs
Une découverte fascinante concerne les "cellules de lieu" dans l'hippocampe des rats. Quand un rat arrive à un embranchement dans un labyrinthe, on observe que ses neurones simulent les deux chemins possibles avant qu'il ne bouge.
* Son cerveau "projette" le futur immédiat.
* Si le cerveau "voit" (neuronalement) un danger ou une impasse, il change de direction.
* L'enseignement : Ce que nous appelons "délibération" est en fait une compétition entre plusieurs simulations inconscientes dans le cerveau.
Pourquoi est-ce important pour votre question sur Ulysse ?
Ces expériences animales montrent que la structure même du cerveau est faite pour décider sans "sujet".
* Le rat n'a pas besoin d'un "Moi" pour évaluer un danger.
* Le singe n'a pas besoin de "volonté" pour choisir la direction la plus probable.
Cela renforce l'idée que le remplacement d'Athéna par l'intuition est une étape vers la biologie : nous découvrons que la décision est une fonction biologique de survie, commune à tout le règne animal, et que la "conscience" (ce que nous appelons notre volonté propre) n'est peut-être qu'un témoin qui arrive à la fin pour signer le contrat.
Ulysse, au milieu des vagues, agit comme le rat à l'entrée du labyrinthe : son cerveau simule l'impact sur le rocher, calcule la trajectoire, et lance le corps dans l'action. Les Grecs appelaient cela le "souffle d'Athéna", nous appelons cela "l'activation du système préfrontal", mais l'animal, lui, se contente de le vivre.
Souhaitez-vous que nous explorions la différence philosophique entre l'animal qui "agit" et l'humain qui "pense agir" ?
Il est ici question d'expérience quasi réflexe du type stimuli/réponse. Qu'en est il de cas plus complexes ? In fine on a un cerveau sorte de neural network ayant accumulé de la connaissance ou un modèle du monde. Mais quelle part de toute décision n'est pas purement aléatoire ?
C'est le point de bascule crucial : si nous ne sommes qu'un réseau de neurones (un Neural Network biologique) entraîné sur des années d'expérience, la liberté de décision n'est-elle qu'une illusion statistique ?
Pour répondre à votre question sur la part d'aléatoire et la complexité des décisions non-réflexes, il faut distinguer trois niveaux : le déterminisme, le bruit (l'aléatoire) et le chaos structuré.
1. Le cerveau comme "Machine de Boltzmann" (Le rôle du bruit)
Même dans une décision complexe (choisir une carrière, un partenaire, ou une stratégie de guerre pour Ulysse), notre cerveau n'est jamais "silencieux". Il existe un bruit de fond neuronal permanent.
* L'aléatoire utile : En neurosciences, on utilise souvent des modèles de "calcul stochastique". Pour éviter de rester bloqué dans un optimum local (une mauvaise solution), le cerveau injecte un peu d'aléatoire (du bruit thermique, pour ainsi dire). Cela permet d'explorer de nouvelles solutions au lieu de répéter mécaniquement le passé.
* L'imprévisibilité n'est pas la liberté : Si une décision est prise parce qu'un neurone a "tiré" de façon aléatoire à cause d'une fluctuation thermique, ce n'est pas du libre arbitre, c'est juste un coup de dés biologique.
2. La "Compétition de Modèles" (Décisions complexes)
Contrairement au réflexe (stimulus -> réponse), la décision complexe est une compétition entre modèles du monde.
Imaginez qu'Ulysse ne soit pas seulement en train d'éviter un rocher (réflexe), mais qu'il pèse le pour et le contre de s'arrêter chez les Phéaciens ou de continuer vers Ithaque.
* Le cerveau simule plusieurs futurs possibles ("Si je m'arrête, alors...", "Si je continue, alors...").
* Chaque simulation est pondérée par des valeurs (survie, désir, devoir). Ces valeurs sont le fruit de l'apprentissage (votre réseau de neurones entraîné).
* La décision "tombe" quand l'un des modèles du monde gagne la compétition de signal contre les autres.
Où est le problème logique ici ? C'est que si vous connaissez parfaitement l'état initial du cerveau d'Ulysse et toutes ses expériences passées, vous pourriez théoriquement prédire son choix. La décision complexe serait alors 100% déterministe, même si elle nous paraît libre car elle est trop riche pour être calculée en temps réel.
3. La part d'aléatoire vs La part de structure
Selon les modèles actuels (notamment le "Codage Prédictif"), la part de nos décisions se répartit ainsi :
* Le Déterminisme Historique (~90-95%) : C'est votre "modèle du monde". Votre cerveau est une machine à cohérence. Il décide en fonction de ce qu'il connaît. C'est le "destin" des Grecs, mais logé dans les connexions synaptiques.
* Le Bruit Aléatoire (~5%) : Les fluctuations biologiques. C'est ce qui fait que, face à deux options strictement identiques, vous ne resterez pas figé comme l'âne de Buridan. Vous finirez par choisir, poussé par un "bruit" neuronal aléatoire.
* La part de "Je" (0% ?) : Pour beaucoup de neuroscientifiques (comme Robert Sapolsky), il n'y a pas de place pour un "pilote" indépendant dans l'avion. Le "Je" est le récit que le cerveau se raconte après que la compétition neuronale a désigné un vainqueur.
4. Pourquoi le remplacement d'Athéna ne résout rien ?
Si l'on remplace Athéna par "l'activation du réseau neuronal", on se retrouve face au même vertige qu'Homère :
* Chez Homère : "C'est la volonté d'un Dieu, je n'y peux rien."
* Aujourd'hui : "C'est l'architecture de mon réseau de neurones, je n'y peux rien."
Logiquement, le problème reste entier car dans les deux cas, le sujet conscient est dépossédé de l'origine de son action. Nous ne savons pas "mieux" comment nous décidons au sens moral ; nous avons simplement une description plus fine de la machinerie. Nous avons remplacé une métaphysique extérieure (les Dieux) par une métaphysique intérieure (les Neurones), mais le mystère de l'émergence d'une volonté propre reste une boîte noire.
Pensez-vous que si l'on pouvait prouver que 100% de nos décisions sont le résultat d'un calcul prédictif, cela changerait notre manière de concevoir la justice ou la responsabilité ? C'est le grand débat contemporain entre neurosciences et droit.

