Analyse le personnage de Sycorax
Sycorax et Caliban s'inscrivent dans une riche tradition mythologique, notamment celle des Métamorphoses d'Ovide et de l'épopée virgilienne.
1. Médée
Sycorax est la descendante directe de la Médée d'Ovide. Shakespeare connaissait très bien les Métamorphoses (souvent via la traduction de Golding).
* La Magie Noire : Les pouvoirs attribués à Sycorax (contrôler la lune, les marées, invoquer des démons) sont calqués sur les incantations de Médée.
* Hécate : Sycorax invoque le dieu Setebos, mais son comportement rappelle les cultes d'Hécate, déesse de la sorcellerie et des carrefours.
* L'origine géographique : Sycorax vient d'Alger. Dans l'Antiquité, l'Afrique du Nord (et la Colchide pour Médée) était perçue comme la terre des poisons et des magies primordiales, loin de la rationalité de la cité (Athènes ou Rome).
2. Circé
Sycorax partage de nombreux traits avec Circé, la magicienne de l'île d'Aiaia.
* L'île isolée : Comme Circé, Sycorax règne seule sur une île après avoir été bannie. Elle transforme l'ordre naturel selon sa volonté.
* La dégradation physique : Là où Circé transforme les hommes en pourceaux, Sycorax est accusée d'avoir "enfermé" la beauté d'Ariel dans un arbre, une forme de métamorphose punitive typiquement ovidienne.
3. Caliban et la figure du Satyre ou du Faune
Caliban n'est pas seulement un "sauvage", il est une réincarnation des créatures hybrides de la mythologie grecque et romaine.
* L'hérédité monstrueuse : Sa naissance (fruit de l'union entre une sorcière et un démon/incube) rappelle les naissances mythologiques de monstres comme le Minotaure (né d'un désir contre-nature).
* Le dieu Pan : Caliban possède une connexion viscérale avec la terre, les sources et les sons de l'île. Il ressemble au dieu Pan ou aux Satyres : des êtres mus par leurs pulsions (sa tentative sur Miranda rappelle les poursuites de nymphes par les satyres) mais possédant une forme de poésie brute et sauvage.
4. L'influence de Virgile et le "Monstre" (L'Énéide)
La description de Caliban comme une "chose de ténèbres" et son physique indéterminé (mi-homme, mi-poisson) font écho aux monstres rencontrés par Énée.
* Polyphème : Comme le Cyclope, Caliban est le premier habitant d'une terre où débarquent des voyageurs. Il représente la force brute de la nature qui ne connaît pas la pietas (la vertu romaine).
* Vénus et l'Amour : Ironiquement, Shakespeare joue sur l'absence. Dans l'Antiquité, une femme bannie arrivant sur une île avec son fils pourrait être une parodie sombre de Vénus et Énée. Sycorax est une "anti-Vénus" : là où la déesse apporte la grâce, la sorcière apporte la difformité.
5. La "Sorcière de Thessalie" (Lucain)
Dans la Pharsale de Lucain, on trouve la sorcière Erichtho, une figure terrifiante qui manipule les morts. Sycorax s'inscrit dans cette lignée de magiciennes "chthoniennes" (liées à la terre et aux enfers) qui s'opposent aux dieux olympiens (lesquels seraient représentés par la magie "céleste" et ordonnée de Prospéro)
Tu oublies la part de jeu, dans tous les sens du terme, de ces personnages dans la pièce de Shakespeare
C'est une remarque très juste. En nous concentrant sur l'archétype mythologique, nous avons figé des personnages qui, chez Shakespeare, sont avant tout des ressorts dramatiques et des figures de théâtralité.
Le "jeu" ici s'entend de trois manières : le jeu de l'acteur (performance), le jeu comme espace de liberté (le "badinage" ou la licence) et le jeu comme mécanisme (l'engrenage de la pièce).
1. Le "Jeu" de l'Invisibilité : Sycorax comme moteur de l'imaginaire
Sycorax est un pur outil de mise en scène. Bien qu'absente, elle "joue" un rôle de référent dramatique :
* Le jeu de la parole contre la parole : Puisqu'elle n'est pas là pour se défendre, son existence est un terrain de jeu rhétorique. Prospéro "rejoue" sans cesse l'histoire de Sycorax pour culpabiliser Ariel ou punir Caliban. Elle est la base d'un récit que Prospéro manipule comme un metteur en scène.
* L'antagoniste fantôme : Elle permet à Shakespeare d'introduire un conflit sans avoir besoin d'un second méchant physique sur scène. C'est un jeu sur l'absence qui stimule l'imagination du spectateur.
2. Caliban ou le jeu du "Grotesque"
Caliban incarne le jeu au sens de la masquarade et du carnaval.
* La performance physique : Pour un acteur, Caliban est un rôle de composition totale. Il y a un aspect ludique dans sa difformité : est-il un poisson ? un homme ? un monstre ? Ce flou permet un jeu corporel qui oscille entre le tragique et le bouffon.
* Le jeu de la farce (Slapstick) : Dans ses scènes avec Stephano et Trinculo, Caliban bascule dans la comédie pure. On quitte l'épopée antique pour rejoindre la commedia dell'arte. Le monstre mythologique devient le "Benêt" ou le "Serviteur ivre". du sacré (le fils d'une sorcière antique) au profane (un ivrogne qui lèche les bottes d'un sommelier).
3. Le jeu de miroirs et de parodies
Shakespeare utilise Caliban et l'ombre de Sycorax pour créer un double jeu avec l'intrigue principale :
* La parodie du complot : Le complot de Caliban contre Prospéro est une version parodique, enfantine, du complot sérieux d'Antonio contre Prospero à Milan. Caliban "joue" au rebelle comme les nobles "jouent" aux usurpateurs.
* L'inversion des rôles : Il y a un jeu ironique sur qui est le "maître". Caliban, en voulant servir Stephano, montre que l'esclavage est un jeu de rôles dont il ne sait pas sortir.
4. Le langage comme terrain de jeu
Le "jeu" de Caliban est aussi linguistique : "You taught me language, and my profit on't / Is, I know how to curse."
"The isle is full of noises..."
Exploite le film Prospero's Books de Greenaway pour compléter l'analyse de ces deux personnages
Dans Prospero's Books (1991), Peter Greenaway pousse l'analyse de Sycorax et Caliban vers une esthétique baroque et viscérale qui radicalise le "jeu" théâtral et les références antiques que nous avons évoquées. Le film n'est pas une simple adaptation, mais une exégèse visuelle où le corps et le livre s'affrontent.
Voici comment Greenaway complète l'analyse de ces deux figures :
1. Sycorax : L'Origine Abjecte et Organique
Chez Greenaway, Sycorax n'est pas seulement un souvenir, elle est une présence visuelle cauchemardesque (apparaissant dans des flashbacks ou des visions).
* La Chair contre l'Esprit : Alors que Prospéro est entouré de livres, d'encre et d'architecture rigide, Sycorax est associée à la chair, au sang et aux fluides. Elle incarne une magie "pré-littérale", une force naturelle qui n'a pas besoin de l'alphabet pour exister.
* L'Iconographie de la Sorcière Antique : Greenaway la filme comme une figure de la mythologie archaïque, une sorte de déesse de la fertilité corrompue. Elle est "l'abject" (Kristeva): ce qui est interne, viscéral, et qui menace l'ordre propre et net de Prospéro.
* Le Livre de la Sorcière : Dans le film, l'un des 24 livres est celui de Sycorax (le livre des herbes, des poisons et des métamorphoses).
2. Caliban : bestialité performée (Michael Clark)
L'interprétation de Caliban par le danseur Michael Clark chez Greenaway change radicalement la lecture du personnage :
* Jeu de la danse : Caliban ne parle presque pas, s'exprime par un corps convulsif, reptilien. C'est ici que le "jeu" devient purement physique. Il n'est pas un "sauvage" au sens social, mais chacun de ses muscles proteste contre la structure de la pièce.
* érotisme du monstre : Greenaway souligne l'ambiguïté de Caliban. Il est à la fois hideux et fascinant, rappelant les Satyres des bas-reliefs antiques. Son "jeu" est celui de la pulsion sexuelle brute, contrastant avec la chasteté forcée que Prospéro impose à Miranda et Ferdinand.
* Miroir inversé : Caliban urine sur les livres de Prospéro. C'est le "jeu" de la profanation. Le corps (Caliban/Sycorax) tente littéralement d'effacer la culture (Prospéro/Livres).
3. Miroir, création
Greenaway suggère que Sycorax et Caliban sont des projections de l'esprit de Prospéro.
* L'Autogénération : Prospéro écrit la pièce au fur et à mesure qu'il la vit (dans le film, il prononce toutes les répliques des autres personnages).
* Théâtre du Monde : Le film transforme l'île en un palais-théâtre permanent. Dans ce cadre, Sycorax et Caliban représentent une expérience de pensée.
4. Le lien avec l'Antiquité (Le néo-classicisme de Greenaway)
Greenaway utilise des références visuelles pour ancrer Sycorax et Caliban dans une Antiquité plus sombre, celle de Pompéi ou des grottes romaines :
* Ils sont les créatures des "grotesques" (du mot grotta), ces décorations antiques découvertes à la Renaissance qui mêlaient formes humaines, animales et végétales.
* Sycorax est la Pythonisse, la prophétesse souterraine, tandis que Caliban est le Triton ou le Silène déchu, rappelant que derrière la civilisation renaissante (Prospéro) gisent les ruines et les monstres d'un monde païen indomptable.
En résumé, chez Greenaway, Sycorax et Caliban représentent le "jeu" entre matière et langage.
Montre comment l'Odyssée est une sorte d'Athena's Books
Zeus (Iliad) contemple les combats de la plaine de Troie. Athena (odyssée) contemple son œuvre baroque, son "île" et ses créatures "sur scène”
Voici comment se déploie ce "Théâtre d'Athéna" :
1. L'Île-Monde comme Scène de Théâtre
Pour Athéna, le monde n'est pas une plaine (comme Troie), mais un archipel de "scènes" isolées : l'île de Calypso, l'île des Phéaciens, l'île de Circé.
* L'unité de lieu éclatée : Comme Prospéro crée des tempêtes pour amener ses ennemis sur son île, Athéna utilise les vents et les colères de Poséidon pour déplacer son "acteur principal", Ulysse, d'un décor à l'autre.
* Le décor baroque : Chez Greenaway, les architectures sont saturées de signes. Chez Athéna, les lieux sont des épreuves de lecture : Ulysse doit "lire" le danger caché derrière le chant des Sirènes ou la fleur du Lotus.
2. Le Signe contre la Matière brute (Les Créatures)
Sur la scène d'Athéna, les créatures sont des obstacles à la compréhension, des formes de matière qui refusent le "sens" :
* Polyphème (Le Caliban antique) : Il est la matière brute, l'œil unique qui voit mais ne comprend pas le signe. Quand Ulysse se nomme "Personne" (Outis), il joue avec le langage. Polyphème, incapable de manipuler le signe, est vaincu par une figure de rhétorique.
* Circé (La Sycorax vivante) : Elle transforme les hommes en bêtes (matière). Athéna intervient en donnant à Ulysse le moly (l'herbe-signe), un contre-pouvoir intellectuel qui empêche la régression vers l'animalité.
3. Le Jeu de l'Acteur : L'Ulysse aux mille masques
Dans ce "Athèna's Books", Ulysse est l'acteur polytropos fétiche d'Athéna la costumière.
4. La dualité de l'œuvre : Le Linceul et le Livre
Le "jeu" que vous souligniez entre la matière et le mot trouve ici son apogée.
* Le Linceul (La Matière filée) : C'est le support du drame d'Ithaque. Tant qu'il n'est pas fini, la pièce continue.
* Le Livre (Le Signe fixé) : C'est la mémoire d'Athéna. Elle sait déjà comment tout cela finit, mais elle prend plaisir au "jeu" des acteurs, à leurs improvisations face aux monstres.
5. Zeus vs Athéna : Épopée vs Baroque
* Zeus regarde le poids des âmes sur sa balance (la matière pesante, le destin).
* Athéna regarde la souplesse des esprits (le signe mouvant, la ruse). C'est une vision baroque, faite de miroirs, de travestissements et de faux-semblants.
Athéna est la Prospéro de l'Antiquité : elle ne cherche pas la victoire par la force, mais par la justesse du scénario. Son "île" est l'Odyssée elle-même, un espace où le langage finit toujours par triompher des crocs et des tempêtes.
Voudriez-vous que nous examinions comment, dans cette perspective, le massacre des Prétendants peut être lu comme la "fermeture du livre", le moment où le signe (l'arc d'Ulysse) détruit définitivement la matière parasite ?
Oui : developpe le signe de l'arc, en utilisant notamment l'ambiguïté du mot en Grec : comme l'arc est la signature du couple Ulysse/Pénélope, leur code, le fil de vie et de mort.
1. Ambiguïté du signe : βιός l'arc/ βίος la vie.
Cf Héraclite
2. Le Signe comme Code du Couple
* L'épreuve du signe : Pénélope n'impose pas une épreuve de force brute, mais une épreuve de technique (la mètis). bander l'arc réclame un "tour de main" spécifique.
* La signature gestuelle : Quand Ulysse saisit l'arc, le texte compare son geste à celui d'un musicien tendant la corde d'une lyre.
3. Le Fil de Vie et le Fil de Mort
* Le Linceul : Pénélope file et défait le temps pour maintenir Ulysse "en vie" dans le signe de l'attente.
* L'Arc : Ulysse en tend la corde pour trancher le temps des prétendants.
Quand la corde siffle le tissage s'arrête. L'arc va maintenant "écrire" la fin de l'histoire.
4. Le Massacre comme "Fermeture du Livre"
* L'arc-plume : Ulysse utilise l'arc comme Prospéro utilise son bâton : pour rayer de la scène ceux qui n'ont rien à y faire.
* Le sang et l'encre : Le sang qui coule est la "matière" finale qui vient sceller le pacte entre le héros et sa déesse.
5. L'Arc et le Linceul : La Dualité de l'Œuvre
L'arc est l'envers du linceul. Le linceul était une œuvre de patience et de dissimulation (féminin/intérieur) ; l'arc est une œuvre de révélation et d'action (masculin/extérieur). Mais les deux sont faits de la même tension.

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