art, métis, fiction: Athéna, figure tutélaire de l'Odyssée, dresse les métiers (charpentier pour le Cheval, tisserand pour le voile mortuaire) pour mieux tourner le récit (sur lui-même), contourner la doxa et retourner la violence contre elle-même
Voici un essai complet qui développe votre intuition : Athéna comme figure tutélaire de l’Odyssée ne se contente pas d’inspirer la ruse (métis) ; elle oriente les arts (technai), fait de la fiction un dispositif opératoire, tourne le récit sur lui-même et retourne la violence contre elle-même. L’Odyssée se donne alors comme une poétique de la métis, où le métier (charpenterie, tissage) devient métier du récit, et où le travail de l’art est inséparable d’une éthique de la ruse.
I. Athéna, patronne de la métis : intelligence oblique et arts de faire
La métis, dont Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant ont reconstitué le profil, n’est pas une simple “astuce” : c’est une intelligence polymorphe, attentive aux circonstances, mobile, oblique, qui épouse la fluctuation du réel pour le redresser sans lui résister frontalement. Elle suppose la prévoyance, l’à-propos, la dissimulation et une sorte de plasticité de forme et de langage. Athéna en est la tutrice : non la violence nue (foudre, tonnerre) mais l’intelligence de la forme — conseil, montage, ajustement, dispositif.
Dans l’Odyssée, Athéna ne protège pas Odysseus par des miracles ostentatoires ; elle le met en état d’agir : elle le déguise, oriente ses discours, façonne ses rencontres ; elle couvre et découvre — en un mot, elle met en scène. Elle n’annule pas la violence du monde (mer, Cyclopes, prétendants) ; elle reconfigure ses trajectoires par le détour et l’emploi judicieux des arts.
Thèse directrice : chez Homère, Athéna fait passer la métis par des métiers — charpenterie, tissage, chant — pour que l’action la plus humble (tailler un bordé de navire, faire courir une trame) devienne force stratégique, fiction performative et économie de la violence.
II. Charpenterie et bois “pensant” : du cheval de Troie à la nef d’Odysseus
La charpenterie est, homériquement, une technè d’Athéna. Elle a deux scènes majeures :
1) Le cheval de Troie : fiction incarnée, arme oblique
Le fameux cheval est une machine composite : forme animale, matière inerte, objet rituel (offrande supposée), engin militaire (transport de combattants), récit (il “raconte” un départ) et mensonge (il cache une présence). L’art du bois devient art du monde : le charpentier sculpte un objet de croyance que la scène rituelle (dédicace à Athéna) rend crédible ; la cité l’introduit elle-même dans ses murs. La fiction change d’échelle : de discours (on raconte qu’on part) elle devient chose (le cheval) ; de chose elle devient événement (prise de Troie). Athéna, patronne des arts et de la guerre intelligente, convertit une ressource technique en mécanique narrative qui retourne la violence : il n’y a presque pas de combat ; la cité s’ouvre à sa perte.
2) La nef d’Odysseus chez Calypso : bricolage, mesure, salut
Quand Athéna obtient le départ d’Odysseus, l’évasion n’est pas miraculeuse : on abat des pins, on dresse un bordé, on coud la voile, on lie les pièces. La charpente transporte l’intelligence : avoir une embarcation ajustée aux vents, tenace dans la houle, orientée par la mesure (nœuds, chevilles, lignes) — c’est donner à Odysseus une forme navigable.
Idée-clé : la charpenterie homérique, sous Athéna, incarne une politique de la violence : ne pas affronter de face, mais fabriquer des formes qui, en se compensant, convertissent la force adverse (muraille, mer) en passage. L’objet négocie avec le monde : c’est la métis matérialisée.
III. Tissage et détissage : la politique de la patience (Pénélope)
Le tissage de Pénélope est la scène-sœur de la charpente : même logique d’artisanat qui devient stratégie, même fiction opératoire.
Pénélope promet de choisir un époux lorsque sera achevée la toile funéraire de Laërte. Chaque nuit, elle défait ce qu’elle a fait le jour. La métis n’est plus ici déplacement (cheval, navire) mais temporalité oblique : ajournement, suspension, différance. Le métier (au sens de l’outil et de la pratique) devient métier du temps : on gagne de l’avenir par la fiction d’un ouvrage sans fin.
Parole vraie, sens plié : “Je choisirai quand la toile sera finie” — vrai, mais pratiqué de manière à ne jamais se clore.
Ruse de l’intérieur : geste domestique qui déjoue une contrainte politique (mariage forcé par pression des clans).
Poétique : l’ouvrage tisse/détisse comme l’Odyssée compose/décompose motifs et récits. Pénélope est poietès : elle fait advenir un espace narratif de veille où le retour est encore possible.
Idée-clé : à la métis mobile d’Odysseus (capes, déplacements, métamorphoses de rôle) répond la métis immobile de Pénélope : politique de la durée, intelligence de la latence, force de l’ajournement. Athéna en est la garante : le monde des femmes (tissage) n’est pas hors de la stratégie ; il en est l’aiguillon éthique — limiter la violence par l’art de temporiser.
IV. Fiction en acte : quand l’art “tourne” le récit (et le récit se retourne)
La métis athénienne ne se contente pas d’agir dans le récit ; elle plie le récit sur lui-même. Trois gestes structurent cette poétique :
Dire vrai autrement
La métis dit vrai en déplaçant le cadre : le cheval est une offrande, mais offrande piégée ; la toile est un engagement, mais engagement différé. La vérité n’est pas supprimée ; elle est mise en scène. C’est le cœur de la fiction performative : un acte symbolique transforme l’ordre des effets.
Assembler des registres hétérogènes
Technè (charpente, tissage) + rituel (dédicace, deuil) + stratégie (piège, temporisation) + récit (ce qu’on croit voir/entendre). L’invention surgit de cette liaison improbable : un assemblage (chimère) qui surprend car il recompose le sens (offrande/arme ; deuil/ajournement).
Retourner la violence
Athéna remplace la dépense sanglante par la dépense formelle : on fait (objet, story), on place (objet, parole), on attend (temps), et la violence se déplace — s’use par usure (siège), se réfléchit (cadeau piégé), se frustre (prétendants immobilisés).
La fiction, ici, n’est pas l’illusion contre la réalité ; elle est un mode d’efficacité : faire croire est une manière de faire advenir (ouvrir des portes, fermer des issues, redistribuer les positions).
V. Athéna démiurge : architecture des apparences, économie du vrai
Athéna agit comme un metteur en scène : elle choisit les moments, cadre les rencontres, module les identités (le mendiant, le roi, l’époux), inspire les paroles (logos juste au moment juste). Deux conséquences :
Le vrai comme trajectoire
Dans l’Odyssée, la vérité n’est pas une photo ; c’est un montage. Elle émerge par épreuves, reconnaissances (anagnorisis), preuves mutuelles (les signes du lit conjugal enraciné, le récit des cicatrices). Athéna séquence ces révélations, les rend locales, opportunes, réparatrices : l’économie de la reconnaissance est l’inverse du coup de force.
La justesse contre la pureté
Athéna n’exige pas la pureté des moyens (la ruse n’est pas “pure”) ; elle cherche la justesse : ce qui sauve les liens (oikos), rétablit les places (roi/épouse/fils), apaise les cycles de violence (méprise, vengeance). L’esthétique de la métis est aussi une éthique : choisir la forme qui préserve le monde.
VI. Métier / métis / mythe : la mise en abyme poétique
L’Odyssée parle du tissage, de la charpente — et tisse elle-même une trame de motifs, charpente des épisodes, joint des planches narratives (chants, récits enchâssés, détours). Le poète homérique agit, à sa manière, sous Athéna :
Formes réutilisées (formules, épithètes), motifs repris/défait/repris — poétique du détissage et du retissage.
Dispositif de reconnaissance : la chanson fabrique l’effet de vérité qu’elle met en scène (on reconnaît Odysseus comme les auditeurs reconnaissent l’Odyssée).
Violence retournée : la poésie absorbe l’horreur (naufrages, massacres) dans un ordre narratif qui lui rend sens, non pour la justifier, mais pour la dompter.
Ainsi, Athéna, déesse des métiers, est aussi l’allégorie d’une poétique : le métier du poète est la métis mise en formes — faire que la fiction efficace (celle qui transforme) répare ce que la force détruit.
VII. Coda : Athéna, la fiction comme mesure de vérité
Reprenons : Athéna dresse les métiers (du bois, du fil, du verbe) pour tourner le récit sur lui-même, contourner la doxa, retourner la violence. Le cheval, la nef, la toile : trois figures d’un même principe — l’invention composite qui tient ensemble technique, signification et stratégie. La fiction y est la mesure de vérité : non pas faux contre vrai, mais forme qui rend vrai — parce qu’elle fait advenir ce qui devrait advenir (le retour, la reconnaissance, la réconciliation) en déjouant ce qui détruit (la guerre sans fin, la capture, le viol de la maison).
À la fin, quand la vengeance menace d’enchaîner le massacre, c’est encore Athéna qui arrête — parole qui décide, forme qui ferme. La métis a mené l’action ; la mesure achève la scène. Ainsi s’enseigne — par le métier des arts — une politique de la fiction : la justesse des formes contre la brutalité des forces.
No comments:
Post a Comment